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Peuples Noirs, Peuples Africains :
Remember Saro-Wiwa :

Mongo Beti, une conscience noire, africaine, universelle

août 2002
Gustave Massiah - Cedetim - http://www.cedetim.org


Gustave Massiah, fondateur du Cedetim et ami de Mongo Beti, rend hommage à l’écrivain et au militant. Il évoque l’itinéraire de l’écrivain, inséparable de l’histoire des luttes contre la colonisation et pour la démocratisation du Cameroun

J’ai une profonde amitié pour Alexandre Biyidi-Awala et une grande admiration pour Mongo Beti ; deux côtés indissociables d’une personnalité exceptionnelle aux multiples facettes. C’était un polémiste redoutable, bretteur, engagé et dans le même mouvement un ami fidèle, disponible, fragile. Un grand écrivain, universel parce que africain et noir. Un des grands résistants de l’Afrique moderne ouvert à toutes les formes d’engagement, des initiatives locales aux débats politiques africains, européens et internationaux. Un militant engagé dans les luttes anti-coloniales et dans le mouvement de solidarité internationale, ouvert aux sociétés, aux cultures, aux civilisations assurant avec un courage tranquille une lutte incessante pour la reconquête des droits contre les systèmes de domination et les despotismes. Un penseur politique lucide et exigeant, conscient de l’engagement des peuples africains dans une révolution longue et difficile. Je voudrais simplement ici proposer quelques réflexions et évoquer quelques moments de cet itinéraire remarquable qui inscrit les luttes contre la colonisation et la décolonisation inachevée dans le futur de l’Afrique et du monde.

Un polémiste redoutable et sensible

J’ai fait la connaissance de Mongo Beti, en 1978 et tout n’avait pas commencé de manière idyllique. Au cours du voyage de retour de Mongo Beti au Cameroun, en 1991, alors qu’il entamait une polémique virulente avec un ancien opposant retourné qui venait lui rendre visite, un des jeunes militants qui avait organisé le retour me demanda si je n’avais pas été aussi l’objet, comme tant d’autres, d’une critique virulente. Je me suis alors rappelé que la critique avait précédé notre rencontre et nous avait, en quelque sorte, vacciné.

En 1978, nous n’étions pas dans une période glorieuse. Le Cedetim qui avait pour nom alors centre d’études anti-impérialistes, était dans une des phases difficiles de son histoire, confronté au reflux des mobilisations internationalistes. Nous avions encore en mémoire un épisode douloureux que nous avions très mal vécu. Alors qu’une très forte mobilisation avait engagé des centaines de milliers de personnes dans les rues pour protester contre l’exécution décidée par la dictature franquiste au procès de Burgos, pour protester contre l’assassinat de Ouandié, commis avec la participation active de l’armée française, nous n’étions que quelques centaines. Notre engagement dans le comité de soutien à la lutte révolutionnaire du peuple chilien nous avait montré les limites d’un mouvement de masse internationaliste en France, particulièrement par rapport à l’impérialisme français et aux luttes des peuples africains. Le soutien de l’opinion avait été plus lié à l’émotion et à une représentation de la situation chilienne vécue comme analogue dans ses effets à une situation européenne, avec un rapport très particulier d’une possible union de la gauche, socialiste et communiste, et d’un mouvement révolutionnaire actif. Le fonctionnement en cartel des organisations d’extrême gauche avait montré ses limites et il était très difficile, sinon impossible de progresser sur une vision internationaliste.

Je m’étais précipité pour acheter les deux premiers numéros de la revue Peuples Noirs, Peuples africains (PNPA). Nous attendions beaucoup de cette nouvelle revue et de l’engagement de Mongo Beti. J’avais pour ma part lu Le Pauvre Christ de Bomba et Remember Ruben ; j’avais aussi lu dès 1972, Main basse sur le Cameroun et nous avions suivi avec passion la bataille politique autour de son interdiction, une des admirables batailles de François Maspéro.

C’est pourquoi je tombais de haut quand je me rendis compte que nous étions étrillés dès le deuxième numéro. Mongo Beti, racontant ses déboires pour lancer la revue, indiquait au passage : « Faut-il voir dans le mutisme dédaigneux le dernier raffinement de l’élégance anti-impérialiste à Paris ? C’est en effet cette même attitude que nous opposa le CEDETIM auquel, par lettres mises à la poste ou par messages personnels, nous demandâmes en vain, de nous mettre en relation avec les nombreux amis anti-impérialistes africains que la rumeur publique prête à ce groupe. »

Un peu déconfit, j’écrivis à la revue pour expliquer que si nous n’avions pas répondu c’était parce que nous n’avions pas de secrétariat et que notre courrier s’accumulait désespérément faute de moyens. Je reçus par retour du courrier une longue et très amicale lettre de Mongo Beti, expliquant que notre lettre était une de ces bonnes nouvelles et bonnes surprises qui arrivaient si rarement. A partir de là a commencé une aventure commune faite de confiance réciproque et d’amitié qui est allée en s’approfondissant entre Mongo Beti et deux des fondateurs du Cedetim, Jean-Yves Barrère et moi-même.

Mongo Beti, prompt à s’enflammer, partant au quart de tour, ne supportant ni l’injustice, ni le mépris, ni l’indifférence ; mais aussi, Mongo Beti, sensible et à l’écoute, prêt à revenir sur ses premières impressions, heureux quand il pouvait abandonner ses préventions et une méfiance, incapable de s’y complaire. Le contraire de l’acariâtre que tant de personnes qu’il a allumé se sont complut à présenter.

Quel contraste entre la gentillesse, la modestie, l’humilité et la prévenance de Alexandre Biyidi et la violence flamboyante du pamphlétaire Mongo Beti ! Dès qu’il bataillait pour pourfendre la colonisation, la domination, l’humiliation, il trempait sa plume dans le vitriol. Et là, dès qu’il décelait un faux-semblant, il ne faisait pas dans la demi-mesure. Dans les milieux africains et africanistes la parution de la revue était toujours reçue avec un peu d’appréhension. Qui allait donc être aligné cette fois-ci ? Cette violence, cette outrance était nécessaire pour traverser les vapeurs de bonne conscience suspecte et de mauvaise foi cynique qui engluent les relations franco-africaines, pour marquer l’irruption outrecuidante d’une parole africaine et noire qui refuse le théâtre d’ombres d’une décolonisation trahie.

Une conception toujours actuelle de la résistance africaine

Mongo Beti est un des grands résistants de l’Afrique moderne. Tous ses livres en témoignent. Il a mis ses talents de pamphlétaire au service de la résistance des opprimés, des colonisés. Il va faire une entrée fracassante dans la résistance active et directe, en 1972, avec Main basse sur le Cameroun, interdit dès sa parution. La revue Peuples Noirs, Peuples Africains va prendre la relève en 1978. Le Dictionnaire de la Négritude, écrit avec Odile Tobner, en 1989, a renouvelé les assauts vigoureux. La France contre l’Afrique, en 1993, intitulé à l’origine, Retour au Cameroun, vient compléter la série.

PNPA a été une magnifique aventure. De 1978 à 1991, inlassablement, elle est venue rappeler dans les périodes les plus noires, que l’Afrique continuait de résister. Elle répondait à l’outrance de la domination, du mépris par l’indignation et la colère. Elle a été pour plusieurs générations, ceux que les ors des pouvoirs n’avaient pas domestiqués et ceux qui émergeaient dans les nouvelles luttes, une raison d’espérer, une voix qui refusait de se taire, qui haussait fièrement le ton, sans se laisser intimider. Foin de la mesure et de la politesse compassée, foin des précautions de ceux qui allaient en répétant qu’on n’arriverait pas à se faire entendre des puissants, à les influencer, peut-être même à les convaincre ! Pour discuter, pour négocier, il ne faut pas se soumettre, il faut s’affirmer, il faut résister.

Mongo Beti résistait. On résiste comme on est, en étant toujours soucieux des autres, mais seul s’il le faut. Mongo Beti n’a jamais attendu des autres une reconnaissance ou un satisfecit ; il résistait parce que c’était lui et qu’il était là, qu’il estimait impossible de ne pas s’engager. En réalité, il n’était pas tout à fait seul, parce qu’il y avait Odile, toujours là, toujours exigeante. Mais Odile était-elle vraiment une autre, pouvait-on imaginer Alexandre sans Odile ou inversement ?

Mongo Beti devenait une référence, mais il ne se considérait pas comme parfait ! Il résistait avec ses contradictions et il en souriait. Il disait, mais au fond, je suis un petit-bourgeois français, je suis fier de ma langue et de mon agrégation en grammaire, nos revenus ne sont pas négligeables, j’aime ma maison individuelle à Rouen. Mais sa résistance le magnifiait, les magnifiaient, lui et Odile. Tout leur revenu, tout leur temps, toute leur disponibilité passait dans la revue. Et ils étaient toujours prêts à batailler contre ce qui leur paraissait être des idées suspectes, des reniements, des clairs-obscurs.

Mongo Beti n’était pas insensible ou même indifférent aux compliments et à l’approbation de ses amis. Il les écoutait ; mais il n’était pas prêt à leur sacrifier son libre arbitre, sa résistance. Quand sa revue était en danger, que les dettes s’accumulaient, on lui avait proposé de chercher d’autres participants, d’autres fonds, d’autres groupes. Il n’en voulait pas. Il pensait qu’il était le garant de son indépendance, il avait eu cette chance de pouvoir avoir un espace de liberté, c’était à lui de l’assumer et de s’en servir. Les grandes résistances sont d’abord individuelles. Et chacun de nous est responsable de ce qu’il fait par rapport à ce qu’il peut faire. Mongo Beti n’acceptait pas les excuses et le fatalisme de ceux qui pensaient qu’on ne peut rien faire et qui perdent leur temps à théoriser leur impuissance.

Mongo Beti avait une conception de la résistance qui a correspondu, dès le départ, aux conditions de l’Afrique contemporaine et moderne. Il a toujours considéré qu’il fallait lutter sur deux fronts pour mettre en évidence les responsabilités du colonisateur, en l’occurrence la France, toujours dominante sous de nouvelles formes, et les responsabilités des pouvoirs locaux et, en l’occurrence, des dirigeants africains. Mongo Beti n’a jamais séparé les deux ; il est un des rares à avoir toujours pris en compte l’intime relation des dominants et des dominés et l’importance particulière, dans cette relation, des élites des pays dominés. Il a su aussi apprécier cette relation en situation, ne la considérant pas comme figée, attentif à sa permanence et aussi à ses évolutions.

Il a pu le faire, car il a su vivre sa double appartenance, sans concessions d’un côté comme de l’autre. En tant que citoyen vivant en France, il s’est lancé dans toutes les batailles de la société française, il a vu à quel point la colonisation avait marqué la société française, à quel point elle en était toujours le principal analyseur. Mais, dans le même temps, il comprenait les contradictions profondes de cette société, l’importance de ceux qui refusaient le cours de cette caractéristique française ; il faisait partie de ceux qui, mêmes minoritaires, niés, marginalisés, refusaient de manière rageuse cette fatalité. Dans le même temps, en tant qu’africain, que camerounais, il n’exonérait pas les élites africaines de leur responsabilité. Pour lui il était évident que la domination globale ne saurait excuser le pouvoir des potentats ; la corruption, la répression, la trahison.

Un engagement en phase avec l’évolution africaine

L’histoire des luttes anti-coloniales comprend d’abord celle des mouvements de libération nationale, elle comprend aussi celle des mouvements de résistance dans les pays coloniaux. Elles font toutes les deux parties de la décolonisation, ce moment historique majeur de l’Histoire de l’Humanité. Cette révolution qui reconnaît à chaque peuple le droit de participer à sa propre histoire et de contribuer, sur une base d’égalité, à l’histoire commune des peuples. Il s’agit d’une lutte commune d’émancipation, car nous savons comme l’ont répété tant de philosophes qu’un peuple qui en domine un autre n’est pas un peuple libre.

Mongo Beti a très vite perçu que la décolonisation, cette perspective exaltante ne se réaliserait pas toute seule, et se situerait dans le temps long. L’espoir né de la décolonisation ne rend que plus amère la crise de la décolonisation. Celle-ci s’installe alors que la décolonisation est loin d’être terminée. L’Afrique du Sud rappelle jusqu’en 1993 que la colonisation et le racisme sont encore la règle et la loi. Dans les pays qui ont accédé à l’indépendance et dont les Etats sont reconnus, la décolonisation reste inachevée. La libération économique n’a pas été au rendez-vous de l’indépendance. La reprise en main directe par les pays les plus riches et les plus puissants, qui sont justement et ce n’est pas une pure coïncidence, les anciens pays colonisateurs, s’appuie sur la faillite des régimes ; faillite qu’elle contribue largement à organiser. Dans les pays qui restent sous influence, l’ancienne puissance coloniale s’appuie sur les personnes et les couches sociales qui y trouvent leur intérêt ; la France excelle dans ce registre. Il faut lire les textes de Mongo Beti sur « la déroute sanglante de la décolonisation à la française ». Dans les pays qui avaient conquis leur indépendance de haute lutte, les régimes résistent difficilement aux coups de butoir et à la logique du nouvel ordre mondial. Généralement, ils négligent les libertés et les formes démocratiques, rompant l’adhésion populaire du temps des luttes de libération, facilitant les divisions des peuples, isolant les élites dirigeantes, laissant prise à la corruption et à l’arbitraire, affaiblissant les résistances jusqu’à ce que la domination extérieure apparaisse comme un moindre mal.

L’engagement constant de Mongo Beti, c’est le Cameroun. Cet ancrage lui permet de vivre et de comprendre les situations. Il lui permet de s’approprier toutes les autres situations et de donner la mesure de ses engagements, dans la société française, pour la libération africaine, pour les peuples noirs, pour les opprimés. Il est à la fois immergé et légèrement distancié, capable ainsi de s’engager complètement sans perdre son libre arbitre. Ainsi, de son rapport à l’UPC ; se référant au départ du mouvement, il se définit toujours comme un upéciste dur, mais il se gardera des luttes de fractions et ne sera pas surpris des ralliements au régime. De même, en France, il soutiendra les luttes sociales sans jamais oublier les conséquences de la position dominante de la France sur la situation sociale française.

A partir de 1951, Mongo Beti vivra largement en France les luttes pour la décolonisation. L’histoire de ces luttes reste largement à écrire ; elles sont une des dimensions de la décolonisation africaine. Si je devais m’y engager, je proposerai pour les rapports entre la France et l’Afrique, une périodisation qui ne se distinguerait pas de celle qui va marquer les rapports internationaux à partir de 1917.

La première période, de 1917 à 1947, est celle de l’alliance entre les mouvements communistes et les mouvements de libération nationale ; cette alliance formalisée en 1920 au Congrès des peuples d’Orient à Bakou, sera confirmée au Congrès des peuples opprimés à Bruxelles en 1927. Cette période est marquée par l’ébranlement des empires coloniaux, les mouvements de population liés aux guerres. Elle est marquée par l’émergence des nouvelles formes d’organisation politiques et syndicales, par la montée d’un encadrement local dans les colonies et d’une intelligentsia qui s’autonomise. C’est aussi dans cette période que s’élabore le modèle keynésien, ou fordiste, social-libéral comme réponse à la révolution soviétique, aux luttes ouvrières, aux résistances dans les colonies et à la montée des fascismes.

La période de 1947 à 1962 est celle de la décolonisation. Elle commence pour l’Afrique par les massacres coloniaux dès 1947 à Madagascar puis à Sétif en Algérie. C’est aussi la montée des fronts et des alliances, la naissance des partis proches du PCF, le basculement de larges fractions de la petite bourgeoisie et de la paysannerie dans les fronts de libération nationale. Les luttes de libération emblématiques sont celles de l’Algérie et du Vietnam. La SFIO va sombrer dans le colonialisme avec l’Algérie et avec l’expédition de Suez contre l’Egypte nassérienne. Une nouvelle gauche va se former sur le refus de la colonisation, en alliance conflictuelle avec la PCF. En Afrique Noire, les luttes se radicalisent et les manifestations se succèdent. Les milieux africains en France sont en pleine ébullition. La FEANF (Fédération des Etudiants d’Afrique Noire) participe aux luttes anti-coloniales. Une partie des dirigeants des futurs Etats africains font leurs classes dans les gouvernements et les assemblées de la IVème République ; les réseaux, gaullistes et autres, commencent à esquisser la fratrie de la « Franc’Afrique ». La mobilité est très grande ; Mitterrand pour créer son groupe de l’UDSR, détache Houphouët-Boigny du groupe parlementaire du PCF. Houphouët et Sékou Touré commencent à diverger bien avant le non au référendum de la Guinée. Les intellectuels africains sont mobilisés, autour des « groupes de langues » du PCF et des mouvements politiques africains mais aussi autour des revues et des libelles. Présence Africaine polarise les écrivains, Mongo Beti fera partie de cette nouvelle génération en 1953, il y publiera sa première nouvelle et son premier livre Ville Cruelle.

La période de 1962 à 1977 pourrait être qualifiée comme celle du non-alignement. C’est une période d’intenses contradictions. Les nouveaux Etats ne sont pas stabilisés. C’est une période d’espoirs et d’initiatives. Des alliances considérées comme progressistes, mêlant des militaires, des syndicalistes, des secteurs des petites bourgeoisies, intellectuels et fonctionnaires accèdent au pouvoir. En Guinée, au Ghana, au Mali, au Sénégal, en Tanzanie, au Congo pour citer des équipes se référent à un modèle de développement d’indépendance nationale. Leur échec sera lié à des causes multiples. Elles sont bien sûr confrontées à la déstabilisation et aux coups d’état suscités par les puissances pas si anciennement coloniales. Mais, il ne faut pas oublier les erreurs internes. Ces équipes sous-estiment la paysannerie et l’importance des pouvoirs traditionnels ; elles ignorent superbement les libertés et la démocratie. Deux ans avant sa mort, un des sages de l’Afrique, Nyerere considérait que sa principale erreur était d’avoir théorisé le parti unique pour l’Afrique. Alors que le non alignement marque des points au niveau international, en Asie avec la défaite américaine au Vietnam, et avec les deux chocs pétroliers de 73 et 77, la décolonisation africaine est en pleine crise. L’Afrique australe et les pays lusophones sont toujours colonisés, le Congo de Lumumba est ravagé, la guerre du Biafra met en place les nouvelles représentations des conflits ethniques. En France, il y a de nombreux facteurs nouveaux. Le conflit sino-soviétique se traduit particulièrement dans la FEANF ; une immigration ouvrière africaine se développe ; les coopérants permettent la mise en place des nouveaux régimes. En 1968, il y n’a pas eu que la France, il y a eu aussi les mouvements au Mexique, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, etc. Une nouvelle génération de cadres africains va se former dans le mouvement des années soixante-dix.

Contrairement à beaucoup d’autres, Mongo Beti n’a pas partagé l’euphorie de cette période qui a suivi les indépendances. La lutte armée de l’UPC et l’engagement direct de la France dans la répression l’ont alerté. Il n’est pas attiré par les mirages du pouvoir et il voit avec effarement la course aux postes et les reniements. Il construit les bases de sa liberté avec son agrégation de lettres et son poste de professeur de lycée ; il ne sollicitera aucun privilège, aucun passe-droit ni en Afrique, ni en France. En 1972, Main Basse sur le Cameroun livre une autopsie de la décolonisation, une vision prémonitoire. En 1974, dans Remember Ruben, à la veille de l’indépendance, claque ce jugement d’un des personnages troubles de ce faubourg de Fort-Nègre « nous te reprochons non ton ascension, mais d’en avoir acquitté le prix avec la souffrance des autres pour toute monnaie ». Mongo Beti dédie son livre à un des nouveaux militants, « A Diop Blondin, ... assassiné dans les geôles d’un dynaste d’Afrique. Afrique marâtre trop fertile en tyrans mercenaires ».

La période de 1977 à 1995 est celle de la reconquête libérale. Elle s’appuie sur une gestion agressive et criminelle de la crise de la dette. Le front des non-alignés s’est effondré et, une dizaine d’années après, en 1989, c’est au tour de l’Union Soviétique. La mondialisation se traduit par l’ajustement de chaque société au marché mondial ; par la montée des inégalités entre le Nord et le Sud et dans chaque pays, par la précarisation dans les sociétés du Nord et le développement de la pauvreté dans les pays du Sud. La reprise en mains n’est pas seulement économique, elle est aussi militaire. La France, surtout giscardienne, s’est fait une spécialité de l’envoi de ses parachutistes pour soutenir les régimes en danger. En Afrique même, les indépendances des colonies portugaises et de l’Afrique Australe ouvrent de nouvelles perspectives. La victoire de l’ANC en Afrique du Sud, en 1993, met fin à la colonisation dans le continent et ouvre une nouvelle période. Mais, les tentatives de démocratisation s’enlisent, les guerres se multiplient ; le génocide au Rwanda montre jusqu’où peuvent entraîner les manipulations des représentations ethniques. L’embrasement de l’Afrique des grands lacs déstabilise le continent. Une image d’une Afrique marginalisée et à la dérive s’impose dans les représentations internationales ; on en saisit mal les tenants et les aboutissants. L’Union Européenne a subordonné ses rapports avec l’Afrique à l’ouverture à l’Europe de l’Est d’une part, et à la logique de l’Organisation Mondiale du Commerce de l’autre. En France même, la victoire de la gauche en 1981 avait donné quelques espoirs alimentés par les discours de Cancun sur le Sud et de la Baule sur la démocratisation. Mais il a fallu se rendre à l’évidence, la continuité des intérêts et des réseaux a vite repris le dessus. La manière dont sont traités les sans-papiers, les délivrances de visas, les implantations de foyers a malheureusement montré à quel point la France, dans son rapport à l’Afrique, reste marquée par sa culture coloniale.

Dans cette période, PNPA va jouer le rôle essentiel d’un môle de résistance. La revue va accompagner le refus de la domination et la revendication de dignité sous toutes ses formes. Et surtout, elle apportera le point de vue des africains sur l’évolution des régimes, sur l’évolution du néocolonialisme français, sur la liaison entre les deux, sur les résistances en Afrique et en France. Au delà de la revue, Mongo Beti va jouer un rôle personnel considérable ; en tant qu’écrivain à travers une nouvelle série de romans, et en tant que militant. Il était d’une écoute et d’une disponibilité totale ; particulièrement attentif sur l’apartheid et sur le peuple noir américain. Quand il avait lancé PNPA, il avait tenu à éditer une pleine page de publicité pour Apartheid non le journal du Mouvement Anti-apartheid qui avait pris la suite de la Campagne Anti-Outspan. Comment mieux montrer, disait-il la ligne de la nouvelle revue ?

Mongo Beti a participé activement à Libération Afrique pendant toute cette période. Le CEDETIM avait lancé cette revue en 1971 ; au départ, elle jouait le rôle d’agence de presse des six mouvements de libération africains reconnus par l’OUA (ANC, ZANU, SWAPO, PAIGC, MPLA, FRELIMO). Michel Capron, qui représentait alors le CEDETIM à Alger, en avait défini les grandes lignes avec ces mouvements. L’évolution avait confirmé la philosophie politique que le CEDETIM s’était donné : soutenir vigoureusement les mouvements de libération, sans abandonner le droit de critique mais, rompre tout lien officiel avec les partis quand ils accèdent au pouvoir, ce qui n’empêche pas de garder des relations de discussion, voire d’amitié, avec les militants de ces partis. Cette philosophie s’était imposée aux fondateurs du CEDETIM dans leurs rapports avec le FLN après la libération de l’Algérie. Aussi, quand les mouvements avaient accédé au pouvoir, ou n’avaient plus besoin de nous pour leur reconnaissance, la revue avait pris une autre dimension plus orientée sur les nouvelles formes de résistance africaine et sur la critique des politiques française et européenne. Sous l’impulsion de Jean-Yves Barrère et de Guy Labertit une équipe s’était formée composée de militants français et africains. Parmi ceux-ci, alors tous dans l’opposition, Patrice Yengo, Alpha Condé, Mamadou Ahmadou, Landing Savané, Laurent Gbagbo, Brigitte Ameganvi et bien d’autres. Mongo Beti était devenu une référence pour tous ceux-là ; quand il venait à un réunion ou à un débat, il n’y avait que lui qui ne se rendait pas compte de l’attention et de l’affection que réservait cette nouvelle génération à ses interventions et à sa présence. Je voudrais aussi dire, en passant, que pour cette génération comme pour les autres, l’évolution a confirmé notre philosophie politique ; nous en plaisantions souvent avec Alexandre en considérant, qu’à l’épreuve du pouvoir, il devenait de plus en plus difficile de garder aux dirigeants politiques le crédit de ce qu’ils avaient fait dans l’opposition.

Le courage tranquille d’un engagement renouvelé

La nouvelle période commence vers 1994. Elle est marquée par l’articulation entre les crises internes du système et sa contestation par un mouvement citoyen mondial que certains désignent comme anti-mondialisation et que nous préférons appeler alter-mondialisation. En Afrique, une nouvelle génération a pris la relève. Elle sait qu’il faut relier résistance à la domination, développement et défense des droits, démocratisation et défense des libertés. Il y a eu aussi une véritable révolution démographique scolaire ; quelques soient les débats sur la qualité de l’enseignement et malgré l’émigration et l’exportation des cerveaux, il y a un grand nombre de cadres formés, compétents, motivés et ... inemployés. Il ne faut pas négliger l’impact idéologique de la victoire de l’ANC sur tout le continent ; victoire sur le racisme et la fatalité dont on a pu voir les premiers ébranlements à la Conférence de Durban, victoire sur la géopolitique du continent. A propos de la déstabilisation de l’Afrique des Grands Lacs, on demandait à Nyerere peu avant sa mort, s’il préférait l’influence européenne ou l’influence américaine, il a répondu : je préfère l’influence africaine. Et comme le précisait Mamadou Diouf dans un colloque sur la géopolitique africaine : ne négligeons pas que, avec l’évolution de l’Afrique Australe, les africains sont aussi capables de ruser ; ils ont enfin gagné ce droit réservé à ceux dont l’importance ne peut être niée.

Je voudrais insister sur les nouveaux mouvements citoyens en Afrique, l’émergence des associations paysannes et des syndicats, des associations d’habitants, des groupes de femmes, des comités contre la dette, des mouvements pour les libertés, des associations et des ligues pour la défense des droits essentiels, des associations écologistes, de professionnels, etc. Elles sont de plus en plus présentes dans les pays africains, elles sont aussi de plus en plus parties prenantes des mobilisations internationales. Il ne faut évidemment pas sous-estimer la crise économique du continent, mais il faut la relier à la nature du système économique mondial et surtout à l’inadéquation croissante entre les potentialités des sociétés africaines et la nature des institutions africaines.

Mongo Beti a été tout de suite en phase avec cette évolution, d’autant qu’elle a correspondu avec l’évolution de sa vie personnelle, et sa réinstallation au Cameroun après 34 ans d’exil, en 1994. En fait, son premier retour a eu lieu en 1991 ; quand il a su qu’il pouvait entrer au Cameroun, il a commencé à penser à préparer son retour sans aucune garantie. En effet, il avait refusé de négocier, comme tant d’autres, et s’était rendu simplement à l’ambassade pour effectuer les formalités. Nous avions discuté de ce retour et comme il avait participé en 1989, au contre-G7 que nous avions organisé et notamment, à la campagne dette, apartheid, colonies ; ça suffat comme ci !, il avait eu l’idée d’inviter un certain nombre d’écrivains et d’intellectuels à l’accompagner pour montrer la réalité des relations franco-africaines. Nous voilà donc partis tous les deux pour chercher des compagnons et un financement pour les billets. Je dois dire que j’ai été effondré par le résultat de notre quête. Tous ceux que nous avons sollicités ne pouvaient pas se libérer ou contribuer. Manque de chance probablement ! Maisnous avons bien vu que la plupart ne comprenaient même pas l’intérêt de ce que nous leur proposions ; certains concevaient bien une aide humanitaire pour les africains, d’autres ne pensaient pas qu’une mobilisation radicale pouvait exister en Afrique francophone ! Faute de personnalités médiatiquement reconnues, nous nous sommes retrouvés tous le deux, ce qui nous a permis de nous débrouiller pour les billets sans avoir de financement à demander.

Ce voyage a été, pour moi, une expérience assez extraordinaire. Mongo Beti a décrit avec beaucoup d’humour notre arrivée et nos mésaventures à l’aéroport ; mais quand il est sorti, des centaines de personnes, informées on ne sait comment et qui avaient attendu des heures, lui ont fait une ovation. Partout l’accueil était formidable. Mais ce qui m’a le plus impressionné, c’est la qualité et l’engagement de la nouvelle génération qui avait accueilli Mongo Beti, les Célestin Monga, Ambroise Kom, Pius Najwé et tant d’autres qui ont inventé les nouvelles formes de mobilisation dans les sociétés africaines.

Quand Mongo Beti rentre au Cameroun, chez lui, il va découvrir et inventer de nouvelles formes d’engagement qui correspondent aux formes de mobilisation du mouvement citoyen africain. Son investissement dans son village lui permet de comprendre les contradictions et les limites des sociétés africaines, et aussi les difficultés et les limitations du développement local. Il adapte PNPA à la nouvelle situation africaine, il ouvre une librairie, Tringa, à Yaoundé, librairie des Peuples Noirs. Il en fait un lieu d’apprentissage démocratique, une provocation ouverte par rapport à un pouvoir hostile ; les jeunes viennent y lire devant les rayonnages. Mongo Beti est fier de se définir comme libraire, indépendant et financé par ses revenus, avec Odile bien sûr qui prend sa part de l’aventure.

Mais il ne se contente pas de ces activités, il continue à s’engager avec un courage, tranquille et inébranlable, là où on l’attend et là où on ne l’attend pas. Le voici qui soutient les écologistes camerounais parce que ce sont des jeunes qui dénoncent l’exploitation des ressources naturelles et la corruption et qui sont réprimés. Le voilà qui préside le comité de soutien à Titus Edzoa sans aucune vision angélique sur le passé de celui qu’il défend. Pour ceux qui sont surpris il explique que la lutte pour les libertés ne se divise pas, que la bataille pour les droits doit être menée dans tous les cas, et non en fonction des individus ; surtout quand le danger est maximum parce qu’il s’agit de refuser les injonctions et les manipulations du pouvoir. Et le fait de s’engager avec tout ce qu’il représente change la nature de la lutte, oblige le pouvoir à se définir sur des principes et sur l’état de droit.

Sa bataille pied à pied au Cameroun ne le désengage pas de la lutte en France et dans les pays européens et américains. Il répond toujours présent à toutes les initiatives. Il est fermement engagé dans le collectif Elf ne doit pas faire la loi en Afrique créé par Agir Ici, le CEDETIM, Survie et les Verts, animé particulièrement comme il se doit par Jean Yves Barrère, avec la participation de toutes les organisations africaines d’opposition représentées en France. Il soutient le CEDETIM et Noël Mamère quand Elf nous attaque en justice. Récemment encore, il témoigne magnifiquement dans le procès que trois dignitaires africains de la « Franc’Afrique » intentent à François Xavier Verschave, Président de Survie et auteur de Noir Silence.

Une pensée politique lucide et exigeante

Mongo Beti a affirmé sa pensée politique de diverses manières : à travers sa pratique militante et son engagement, par ses écrits politiques, par son œuvre d’écrivain. Il est assez étonnant de penser que les écrits politiques avaient sa préférence. Il disait souvent « ce que j’aurais aimé c’est d’être journaliste ; je préfère le dialogue direct, l’article, l’essai pour dire ce que je pense sans l’intermédiaire de la fiction qui est au fond d’essence plus aristocratique ». Il m’a dit un jour, je n’écrirai plus de romans ! Pendant des années, avec bien d’autres, je lui répétai que c’était une erreur, que ses livres jouaient un rôle majeur dans l’action politique. C’est après son retour en Afrique qu’il a pu se remettre à écrire, renouvelant complètement sa vision et son écriture. J’étais donc très heureux quand j’ai appris que dix ans après La revanche de Guillaume Ismaël Dzewatama, un nouveau roman était sous presse ; et quelle n’a pas été mon émotion quand j’ai découvert, en recevant L’histoire d’un fou, imprimée en page de garde, la mention de notre amitié.

Mongo Beti est unanimement considéré comme faisant partie des fondateurs et des précurseurs de la littérature africaine. En 1971, à son retour au Cameroun, Ambroise Kom avait organisé une rencontre publique, qui s’est transformée en manifestation de rue à Yaoundé, les autorités ayant fait fermer la salle réservée, entre les trois générations d’écrivains africains. Si Mongo Beti acceptait volontiers la discussion entre générations d’écrivains, il n’aimait pas beaucoup l’assimilation aux « anciens » de la littérature francophone. Il était évidemment attentif à la dignité de l’homme noir et à la mémoire africaine, mais il se méfiait de l’utilisation suspecte de la négritude. Il n’avait aucune position dogmatique sur la langue française qu’il maniait avec un certain génie, mais il combattait sans hésitation, ce qu’il appelait dans le premier numéro de PNPA en 1978, la francophonie pervertie et détraquée. Il déclare ainsi : je soutiendrai Fru Ndi contre Biya parce qu’il est anglophone ; il n’y a pas meilleure manière, compte tenu de l’aveuglement français, de montrer qu’on refuse le système qu’on nous impose.

L’œuvre de Mongo Beti peut être rapprochée de celle des grands écrivains noirs et aussi de l’histoire du jazz qu’il aimait tant. Je le rapprocherai aussi volontiers du Franz Fanon de Peaux noires, masques blancs et du magnifique Discours sur le colonialisme de Aimé Césaire. Son œuvre d’auteur de fictions, comme il aimait désigner son travail d’écrivain, comporte quatre séries de romans séparées par de longues plages d’essais et d’articles qu’il persistait à considérer comme une écriture plus directement politique. Ces quatre séries peuvent être éclairées par « l’évolution de l’Afrique, et très particulièrement de l’Afrique francophone et encore plus particulièrement du Cameroun » comme il écrit en 1991 dans le dernier éditorial pour rappeler la mission spécifique que s’est assignée la revue.

De 1953 à 1957, de Ville Cruelle au Roi Miraculé, en passant par Le Pauvre Christ de Bomba et Mission terminée, la première série, à l’heure des luttes anti-coloniales, dévoile la colonisation, et ses dernières crispations, et moque vigoureusement l’évangélisation et l’aliénation des colonisés. En 1974, Perpétue et l’habitude du malheur, ainsi que Remember Ruben, comme Main Basse sur le Cameroun, en 1972, sont marqués par la liquidation des espoirs portés par la lutte de l’UPC, l’assassinat de Ruben Um Nyobé, les procès de Ouandié et de Mgr Ndongmo, sous les coups de l’armée française et du régime camerounais. De 1979 à 1984, de La Ruine presque cocasse d’un polichinelle aux deux livres qui racontent Guillaume Ismaël Dzewatama, nous sommes dans ce que dénonce PNPA, dont le deuxième numéro, en 1978, s’intitule Droits de l’Homme et violence de l’impérialisme sous les dictatures francophiles d’Afrique Noire. En 1994 avec Histoire d’un fou et en 1999 et 2000 avec Trop de soleil tue l’amour et Branle bas en noir et blanc, les situations désespérées, « parce que le malheur n’y a jamais de fin » débouchent sur la folie et l’extravagance, qui sont aussi des formes de refus et de résistance.

Dans la pensée politique de Mongo Beti, je voudrais insister sur la liberté de pensée et la lucidité, l’attachement viscéral aux principes et à l’universalité. Il était capable de comprendre, de traduire, de faire vivre les réalités culturelles les plus spécifiques des sociétés traditionnelles et des sociétés modernes africaines ; pour autant il n’en tirait aucun relativisme et stigmatisait avec force tous les comportements qui lui paraissaient inacceptables. Il avait conservé une capacité d’indignation exceptionnelle qu’il appliquait avec la même rigueur et vigueur pour pourfendre les comportements des français comme des africains, des intellectuels comme des policiers ou des paysans.

On était toujours très surpris par la manière très concrète et inattendue de Mongo Beti quand il intervenait dans une discussion. Un jour il donnait comme exemple des dénis des droits le fait qu’un policier puisse rançonner des gens dans la rue. Tous les participants étaient étonnés, ça ne leur paraissait pas si grave ! Mais, il avait raison bien sûr, quand on trouve ces dénis normaux on a déjà perdu ; chacun a droit au même respect en France ou au Cameroun.

Je me souviens un jour, dans une grande conférence à l’Assemblés Nationale, il devait intervenir sur la situation de l’Afrique ; il monte à la tribune et il explique qu’un africain venait de manquer de respect à sa femme dans l’ascenseur et qu’il ne voyait pas comment on pouvait lutter contre la domination et l’humiliation avec des personnes qui avaient de tels comportements et qui ne se rendaient même pas compte de ce que ces comportements représentaient et signifiaient. Je me souviens encore du regard effaré des militants purs et durs frustrés de la dénonciation classique et convenue qu’ils attendaient et qui pensaient qu’il ne fallait pas perdre de temps sur des contradictions somme toute secondaires. Mais Mongo Beti refusait de relativiser, la comparaison entre les situations lui permettait de saisir l’essentiel. Et il savait très bien que c’est la faiblesse des sociétés, la trahison des élites, la corruption, l’aliénation qui permettent à la domination de s’imposer et de se reproduire. D’où l’importance dans les situations concrètes du rejet de tout aveuglement, de l’acceptation fataliste.

Cette capacité d’indignation intacte lui permettait d’échapper à l’inertie de l’habitude et à l’assoupissement. Je me rappelle ainsi un jour, de 1987, où il m’annonce qu’il a entendu parler d’un rapport de la Banque Mondiale sur le Cameroun qu’il aimerait bien lire. Ce n’était pas un rapport très difficile à se procurer. Je lui dis en le lui remettant, habitué à cette littérature, qu’il n’y avait là rien de bien croustillant. Il le lit et manque de s’étouffer tellement il le trouve scandaleux et décide de publier in extenso les deux cents pages du rapport, y compris les annexes, pour que tout le monde puisse en juger. Il avait d’ailleurs raison ; quand on dépassait le langage convenu et précautionneux, on y trouvait une mine d’informations et de pistes de réflexions. De refuser de se contenter d’une synthèse et d’extraits, de se passer de commentaires était une décision économiquement déplorable pour la revue, mais quelle leçon de transparence, quel respect des lecteurs et quelle confiance dans leur capacité de compréhension !

La pensée politique de Mongo Beti, étonnement moderne et actuelle, s’organise autour de trois grands thèmes : la lutte contre le néocolonialisme en tant que système et en particulier le néocolonialisme français en Afrique ; la lutte contre la tyrannie, le despotisme et la corruption des élites locales, particulièrement africaines, et par là contre l’aliénation des sociétés ; l’engagement dans une révolution longue et difficile pour l’Afrique.

Sa critique de la politique française est percutante. Je ne résiste pas à citer un passage de l’éditorial du premier numéro de PNPA en 1978 : « Que par tous les moyens, y compris, quand cela est possible les plus sauvages, et notamment l’embargo d’une censure moyenâgeuse, le capitalisme s’ingénie à conserver les marchés de sa verroterie autrement invendable, ainsi que les indispensables sources de matières premières quasi gratuites, rien là que de banal ».

Les positions de Mongo Beti sur la France et les français étaient sereines. Sa critique était d’autant plus acérée qu’il partageait les valeurs qui avaient émergé dans une partie de son histoire ; il en était pétri et supportait d’autant moins qu’on les bafoue. Il ne supportait surtout pas l’hypocrisie et les faux-semblants. Invité à une séance de travail du Cercle Condorcet sur la coopération française, il explique : il est bien normal que la France défende ses intérêts économiques et de puissance, mais de grâce qu’elle arrête de nous dire qu’elle veut aider l’Afrique ; si la France veut vraiment aider les africains, qu’elle les laisse tranquille.

Je voudrai rapprocher les positions de Mongo Beti sur le néocolonialisme français de celle du Discours sur le colonialisme de Aimé Césaire : « Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. Le fait est que la civilisation dite « européenne », la civilisation « occidentale » telle que l’ont façonnée deux siècles de régime bourgeois est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème du prolétariat et le problème colonial(...). » ; et, un peu plus loin, « il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer (...) le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. »

Mongo Beti écrivait dans l’éditorial de 1991 de PNPA : « il n’y aura pas de démocratie en Afrique sans une révolution dont les remous, les soubresauts, les spasmes peuvent encore faire beaucoup de mal ... nous ne sommes encore qu’au début de la grande saison des tempêtes africaines... que les africains se souviennent qu’il y eut ensuite Martin Luther King, Malcolm X, le Black Power, Les Black Panthers, bref la révolution noire, quinze années de bruit et de fureur ». Les deux personnages que Mongo Beti cite le plus volontiers sont Martin Luther King et Nelson Mandela. Ils n’ont pas craint de s’engager dans des luttes très longues et incertaines ; ils ont su dépasser les modèles pour inventer de nouveaux chemins de libération ; ils ont mené des combats dont la violence n’était pas exclue mais sans jamais subordonner leurs luttes à la violence. Dans l’interview reprise par Ambroise Kom, il indique : « Il nous faut reconquérir, l’un après l’autre, tous nos droits : droit à la liberté d’expression, droit au vote, droit à la liberté d’association, droit à ceci et cela, mais d’une façon non violente. Les droits se perdent en un jour, ensuite il faut des décennies pour les reconquérir ». Dans sa conception de la non-violence, Mongo Beti pense qu’on n’évitera pas la violence des dominants, mais qu’on peut la retourner contre eux. Il me rappelle cette phrase terrible d’un des pères de la non-violence : « nous sommes condamnés à la non-violence ; si elle échoue, nous n’aurons plus le choix qu’entre tuer et trahir ».

Je n’insisterai pas plus longuement sur la lutte contre les responsabilités des despotismes locaux. C’est ce qui donne ce côté désespéré à ses écrits et particulièrement de ses derniers livres. Dans Trop de soleil tue l’amour, on trouve cette phrase terrible et magnifique : « Quand on ne peut pas agir, à quoi bon essayer de comprendre ? » Mongo Beti inverse ainsi la proposition de Marx : « nous voulons comprendre le monde pour le transformer ». Comment mieux exprimer le désespoir de tant d’africains qui sont persuadés qu’il n’y a pas d’issue, et qu’on ne peut que se faire avoir si on essaye de comprendre, si on accepte tant soit peu une logique imposée qui se retournera fatalement contre nous.

Je reste pourtant persuadé que c’est parce qu’il persiste à croire dans la capacité de ses sociétés de s’éveiller à l’avenir en rompant avec les comportements tyranniques et corrompus qu’il attaque aussi violemment. Dans cette lutte, il considère qu’il faut évidemment dénoncer les responsabilités extérieures, celle de l’impérialisme et celle des règimes, mais il ne faut pas oublier les nôtres. Je me souviens de son arrivée impromptue à une réunion du CEDETIM au lendemain des élections présidentielles au Cameroun, tout le monde s’attend à ce qu’il pourfende les fraudes électorales et les responsabilités françaises, particulièrement l’intervention active de Elf. Il dit tranquillement : c’est d’abord la faute des dirigeants de l’opposition, ils n’ont pas saisi l’opportunité de s’entendre et de livrer bataille avant, pendant et après les élections.

Je voudrais reprendre ici une pensée de Gramcsi, tellement actuelle, qui me paraît correspondre à la philosophie politique de Mongo Beti. Au moment de la période noire de la montée du fascisme et de la guerre en Europe, Gramcsi explique : « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair obscur surgissent les monstres ». Mongo Beti enrage de ce clair obscur et de ses dangers ; pour construire le nouveau monde, il veut combattre les monstres.

Mongo Beti a été, constamment mais sans complaisance, à l’écoute de la nouvelle génération de militants, attentif à ses doutes, ses attentes et ses désespoirs. Il a contribué à donner aux jeunes militants africains la conscience d’eux-mêmes, une conscience africaine et une conscience noire, une conscience universelle. A mon avis, bien peu ont aussi bien illustré, par leur vie, cette si belle proposition de Gramsci : « il nous revient d’allier au pessimisme de la raison, l’optimisme de la volonté ».





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